Violences au Kenya et démocratie bafouée

Publié le par Jpep / Jean-Philippe Rémy Le Monde


 Le Kenya ne fait pas partie de ces pays d'Afrique qui nous avaoient habitués à des violences raciales, politiques, dictatoriales ou autres.

On y venait pour les safaris, lions, flamands rioses, Kilimandjaro, image d'Epinal de touristes.
le pays ne vit-il pas à 50% de ressources touristiques?
Une élection mal gérée, et les travers s'imposent.Une bonne analyse du Monde qui privilégie l'aspect politique, est-ce le seul?


endant quelques jours, le Kenya a vacillé, menaçant d'être emporté par une spirale autodestructrice amorcée par le résultat contesté de l'élection présidentielle du 27 décembre. Au terme d'une semaine de violences, alors qu'un calme relatif s'est instauré et que le pays s'efforce de panser ses plaies, le bilan est terrible. Plus de 350 morts, des destructions d'une ampleur inédite. Des plaies, enfin, ouvertes par des affrontements entre communautés à Nairobi, la capitale, comme dans plusieurs provinces.

 

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Qu'est-il arrivé pour qu'une réaction en chaîne entraîne vers l'abîme un pays qui avait célébré dans la joie une "transition modèle" cinq années plus tôt ? Le début de la crise peut être daté avec précision. Le feu a pris au Kenya le 30 décembre, lors de l'annonce des résultats d'un scrutin qui s'était déroulé jusqu'ici de manière exemplaire. Après des opérations de vote parfaites, le décompte, entaché de fraudes variées, s'était conclu par la victoire contestée du président sortant, Mwai Kibaki, aux dépens de son rival, l'opposant Raila Odinga, dont les partisans étaient aussitôt descendus dans la rue, ouvrant le cycle des violences.

Le caractère litigieux des résultats ne fait aucun doute. Le président de la Commission électorale, Samuel Kivuitu, qui les avait proclamés, accordant la victoire au président Kibaki avec 200 000 voix d'avance, s'est rétracté par la suite, révélant avoir procédé à cette annonce après avoir subi des "pressions" du pouvoir. Il n'en demeure pas moins que la première vague de violences est imputable aux partisans de Raila Odinga. Justifiait-elle la brutalité de la répression policière, qui a eu recours à un "usage disproportionné de la force", selon Louise Arbour, haut commissaire de l'ONU aux droits de l'homme ? Un groupe de 23 organisations kényanes comptant parmi elles la Commission nationale des droits de l'homme du Kenya a dénoncé, samedi, "l'usage extraordinaire de la force par les forces de police kenyanes, allant (...) jusqu'à des exécutions extrajudiciaires." A Kisumu, fief de l'opposition, la morgue déborde de corps troués de balles. Seules les forces de sécurité, selon les témoignages, semblent avoir fait usage d'armes à feu.

Par contamination, d'autres types d'affrontements ont ensuite fait leur apparition, notamment dans la vallée du Rift. Ces violences ont pris une dimension ethnique qui a pu donner l'impression que la clef de la crise nationale se trouvait là, alors qu'il s'agissait essentiellement d'une superposition de conflits locaux, greffés sur l'embrasement initial. Ce ne sont pas les émeutes, mais les fraudes, qui sont à l'origine du bûcher où viennent se consumer les espoirs d'un pays qui a travaillé, vingt ans durant, à construire patiemment une démocratie enviée par beaucoup de pays du continent. La tragédie que vit le Kenya n'est pas l'expression du caractère violent de ses électeurs, mais, au moins en partie, le reflet des espoirs immenses qu'ils plaçaient dans les élections. Ces espoirs sont aussi à la mesure des souffrances de la vaste majorité des pauvres d'un pays qui s'enorgueillit à juste titre d'une croissance économique de 6,1 %, mais néglige de redistribuer ses richesses.

La première leçon du naufrage électoral kényan a donc valeur de mise en garde contre l'égoïsme de ses dirigeants. Alors que ces derniers comptent parmi les mieux payés au monde, ils n'ont encore jamais songé à se pencher sur le sort des 55 % de Kényans qui vivent avec moins de 2 dollars par jour et dont les conditions de vie se sont dégradées au cours de l'embellie économique récente. Ce n'est pas un hasard si Raila Odinga, lui-même homme d'affaires prospère, s'est forgé, en flirtant avec le populisme, une réputation de "candidat des pauvres" dans les bidonvilles.

Mais la portée des violences de la semaine passée dépasse la mise en évidence de ces inégalités sociales. Les électeurs kényans, y compris les plus pauvres, ont cru à la promesse d'un pays meilleur sorti du fond des urnes, en raison de l'histoire démocratique particulière de leur pays. Ses habitants ont fait preuve de patience et de courage au temps de la répression de l'ex-parti unique, puis du maintien pendant dix ans d'un régime autoritaire après la réinstauration du multipartisme, sous la contrainte, par l'ex-autocrate Daniel Arap Moi.

Les années 1990 avaient été marquées par des violences politiques organisées par le président Moi pour se maintenir au pouvoir. Le fait que la carte des violences de la semaine écoulée recoupe celle des "clashs ethniques" organisés pour les élections de 1992 et 1997 n'est pas un hasard. Il y a dix ans, des gangs de voyous, financés, armés et transportés par les proches du président Moi - dont certains se trouvent à présent dans l'opposition et adoptent sans complexe une posture vertueuse -, organisaient des campagnes d'épuration ethnico-électorale dirigées essentiellement contre des Kikuyu, ethnie du président Kibaki, supposés voter collectivement pour l'opposition de l'époque. Les viols, assassinats, pillages et déplacements forcés avaient alors pour but d'empêcher des populations entières d'exprimer leurs suffrages le jour du scrutin.

Le nombre de victimes en 1992, selon les estimations, se situe entre plusieurs centaines et plus d'un millier. Ces violences, pour lesquelles nul n'a été poursuivi, ont laissé un sillage brûlant de ressentiments et des situations critiques, aggravées par des conflits fonciers. Dans la vallée du Rift tout particulièrement, les Kikuyu avaient été visés par des gangs recrutés parmi les Kalenjin de l'ex-président Moi. Ces mêmes Kalenjin sont aujourd'hui alliés à Raila Odinga, et continuent de s'en prendre aux Kikuyu. En dépit de l'ultraviolence électorale des années 1990, le Kenya a tenu bon, jusqu'à arracher la "transition modèle" de 2002.

Le Kenya de la raison peut-il l'emporter durablement si le retour au calme se traduit par un simple fait accompli de la victoire contestée de Mwai Kibaki ? Ce serait prendre un risque considérable, celui de remettre en question la légitimité des institutions nationales. Or, lorsque les urnes perdent leur raison d'être, survient le temps des aventuriers, capables de pousser le déraisonnement un peu plus loin en affirmant que le pouvoir est au bout du kalachnikov sans risque d'être démentis. Un pays réputé "stable" et "prospère" en a fait l'expérience amère sur le continent. Il s'agit de la Côte d'Ivoire. L'ex-vitrine économique de l'Afrique de l'Ouest a commencé par négliger les règles du jeu démocratique, pour finir par subir un coup d'Etat, une rébellion et un cycle de troubles dont elle espère briser la fatalité par des élections prévues courant 2008. Il faut souhaiter qu'à Abidjan les leçons de Nairobi soient comprises et entendues. Il faut souhaiter qu'elles le soient aussi dans les nombreux pays d'Afrique où les élections, à force d'être volées au nom d'une "stabilité" illusoire, ont enlevé tout espoir à leurs électeurs.


 
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Publié dans actualités

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